Les communistes libertaires sont un des courants fondateurs de la Cgt, sur une base anticapitaliste et révolutionnaire. Nous entendons renouveler ce combat, en intégrant les évolutions de la société d'aujourd'hui.
Article synthétique qui résume les courants principaux au sein de la Cgt entre sa fondation 1895 et la première guerre mondiale, 1914.
extrait du site de la Ferc animation de Lorraine.
Aux débuts de la CGT
L'AGE D'OR DU SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE
Dès ses origines, la CGT présente un caractère pluraliste. Elle se constitue officiellement en 1895. Le mouvement syndical est marqué par l’influence de trois courants qui ne cessent de s’affronter : Les réformistes. Les socialistes guesdistes. Ils sont favorables à la lutte de classes, mais pour eux c’est l’action politique « parlementaire » qui est prioritaire. La pratique syndicale lui est subordonnée et n’est qu’un instrument de sensibilisation des masses. Les « anarcho-allemanistes » ( "anarchistes" selon l’historiographie officielle communiste), sont opposés à toute représentation ouvrière et parlementaire et rejettent les partis politiques. Mais ils donnent la priorité à l’action syndicale qui doit déboucher sur une transformation révolutionnaire de la société. Ce courant regroupe bien entendu des anarchistes sociaux lassés des dérives illégalistes et de la propagande par le fait, des socialistes allemanistes (antiparlementaires), des vaillantistes et divers groupes plus anciens (blanquistes, proudhoniens...). Ils deviendront les « syndicalistes révolutionnaires ». Ces trois courants et leurs luttes d’influence vont fortement marquer la vie de la CGT jusqu’en 1914. Ce sont d’abord les réformistes qui président à l’implantation du syndicalisme. Les chambres syndicales se développent tout d’abord sur des bases modérées. Mais à partir du Congrès de Marseille, le mouvement ouvrier se radicalise et les réformistes sont désormais réduits à un rôle marginal. Les -guesdistes et les anarcho-allemanistes occupent désormais la première place. Le syndicalisme naissant est aussi marqué par la diversité des structures à partir desquelles se constitue la CGT.
Deux organisations préexistantes se trouvent essentiellement en concurrence : La Fédération Nationale des Syndicats. Elle reste alors assez effacée. La Fédération Nationale des Bourses. En plus de sa mission sociale, elle sert de caisse de résistance et d’agitation révolutionnaire. Elle subit de plus en plus l’influence d’anciens révolutionnaires anarchistes et socialistes radicaux. C’est dans le cadre des Bourses que se développe les thèses et pratiques du syndicalisme révolutionnaire. Malgré les tensions qui opposent ces deux fédérations, elles finissent par se rapprocher. A Limoges, le regroupement s’effectue enfin avec la création de la Confédération Générale du Travail. La nouvelle Confédération reste cependant assez fragile car elle rassemble de façon confuse toutes les formes possibles d’organisation syndicale. Elle doit assurer la cohésion entre des intérêts contradictoires. En particulier, il lui faut résister à l’opposition incessante de la puissante FNB qui a gardé son autonomie et exerce toujours une influence prépondérante.
A partir du Congrès de Montpellier, le rapport de forces s’inverse : la FNB est affaiblie après la disparition prématurée de Pelloutier ; la CGT commence à se consolider. Elle se dote alors de nouveaux dirigeants plus dynamiques. Elle affermit également son unité par la mise en place d’une structure plus claire. Désormais ne doivent plus subsister à la CGT que les Fédérations et les Bourses auxquelles doivent s’affilier conjointement les syndicats. La FNB est absorbée par la CGT qui l’accueille sous forme de section des Bourses aux côtés des Fédérations de métiers et d’industries. Au cours des années suivantes, l’équilibre entre ces deux organisations concurrentes va se modifier : l’influence des Bourses va progressivement diminuer au profit des Fédérations. Les Bourses vont être transformées en Unions Départementales et Locales. Cette double structure de la CGT va marquer son histoire et son fonctionnement, entre syndicalisme d’industrie et syndicalisme de proximité. En parallèle, les Fédérations de métier vont être peu à peu relayées par des Fédérations d’industrie. Les progrès de l’organisation du travail et du machinisme rendent en effet nécessaire de regrouper sur une base plus large les ouvriers qui travaillent sur une même matière première. Il en résulte une marginalisation des organisations qui reposaient sur les milieux les plus traditionnels.
L’essoufflement des Bourses du Travail n’empêche pas que se prolonge et s’impose avec succès le syndicalisme révolutionnaire que F. Pelloutier a largement contribué à impulser. Cette orientation doit essentiellement son rayonnement aux Bourses : elle a attiré des anarchistes, enfin tous ceux qui se démarquent des guesdistes. Ceux-ci ont été mis en minorité au Congrès de la FNS en 1894 et par la suite ils ne jouent plus qu’un rôle secondaire. Comme les réformistes sont également tenus à l’écart, ce sont les syndicalistes révolutionnaires qui vont tenir les devants de la scène jusqu’en 1914. Quelques principes du syndicalisme révolutionnaire Le syndicalisme révolutionnaire repose sur quelques principes de base : le syndicat doit travailler à l’émancipation des travailleurs et au renversement du capitalisme, l’Etat est rejeté car il est avant tout répressif et on lui refuse toute possibilité d’intervenir dans les domaines économique et social, la politique au sens de l’action des partis est perçue avec méfiance. Le syndicat doit préserver son indépendance de classe : la CGT est même considérée et présentée comme le "Parti du Travail" par Emile Pouget ; les méthodes d’action reposent essentiellement sur l’affrontement de classe et non sur la négociation. Toute amélioration doit être conquise par les travailleurs et non octroyée par l’Etat. L’action peut être déclenchée par une minorité consciente et dans ce cas, peut avoir un caractère spectaculaire pour entraîner l’adhésion des masses. Le prolétariat doit également sensibilisé grâce à l’éducation ouvrière. L’expression "action directe" ne désigne pas obligatoirement une action violente. Les syndicalistes révolutionnaires s’efforcent de mettre ces principes en application au quotidien. Pour eux, la révolution est proche et le mouvement ouvrier organisé doit être prêt à assumer la gestion de la société. Leurs thèses rencontrent peu d’opposition au sein des partis politiques à l’exception des guesdistes. Le thème de l’indépendance syndicale a été défendu dès la naissance officielle de la CGT : le Congrès de Limoges pose comme principe qu’est exclue toute action politique au sein de la Confédération. Cette orientation est ensuite solennellement réaffirmée au Congrès de 1906 dans la « Charte d’Amiens ». Cette option est partagée par les réformistes. C’est dans cet esprit d’autonomie qu’aucune relation n’est alors établie avec la SFIO, nouvellement créée. Le recours à la grève générale est préconisé pour faire adopter la journée de huit heures. Il s’agit d’une revendication ancienne qu’il faut impose par de nouvelles formes de lutte. Dès 1905, la date du 1er mai 1906 est retenue pour cette action. Malgré une très grande sensibilisation de l’opinion et une préparation de plus d’un an, cette grève générale est un échec relatif. Il y a eu une large mobilisation, mais sans qu’on débouche sur le mouvement révolutionnaire attendu et sans obtenir gain de cause. La grève générale est aussi le moyen envisagé pour s’opposer à la guerre qui menace de plus en plus. L’Etat est dénoncé à l’occasion de sa première intervention en matière de législation sociale. Les syndicalistes révolutionnaires s’opposent en effet à la loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes. Cette mesure est présentée comme une escroquerie détournant l’argent des travailleurs qui meurent trop tôt pour pouvoir en profiter. A partir de 1909, le syndicalisme révolutionnaire conserve la première place en apparence. En effet, la CGT connaît alors des difficultés de fonctionnement qui s’accompagnent de tensions internes. A l’intérieur de la Confédération les rapports de forces se sont modifiés. Le passage du syndicalisme de métier au syndicalisme d’industrie est une adaptation aux transformations qui se sont produites dans l’organisation du travail et les mentalités. De nouveaux militants, souvent jeunes ont été recrutés dans des catégories nouvelles. Ils ne partagent pas forcément les valeurs des militants de la première heure. De façon générale, on constate une perte de la culture antérieure et l’installation dans le confort d’une idéologie toute faite. Pour remédier à cette première crise du syndicalisme, un groupe autour de Monatte, cherche à adapter la CGT.
En octobre 1909, ils fondent « la Vie Ouvrière ». L’objectif est de donner aux militants, souvent insuffisamment formés une meilleure connaissance du monde où ils vivent pour pouvoir agir avec plus de conscience. Le groupe de « la Vie Ouvrière » réinsuffle de la réflexion dans le syndicalisme révolutionnaire dans cette période d’avant-guerre. Mais son dynamisme masque en réalité le recul partiel de cette orientation. De nombreux syndicats s’en démarquent. Le principe « une organisation, une voix », base de la démocratie industrielle, est stigmatisé par les réformistes qui constatent que cela bloque leur progression numérique. L’approche de la guerre entraîne par ailleurs un assouplissement des positions doctrinales. Devant la menace grandissante, l’idée d’indépendance syndicale est remise en cause. La CGT accepte en effet , conformément à ses campagnes antimilitaristes, de s’associer à la SFIO dans une lutte commune contre le service militaire de trois ans. La première guerre mondiale : virage réformiste ? La Première Guerre Mondiale constitue pour le mouvement syndical français une rupture brutale qui le traumatise pour longtemps. L’acceptation de la guerre et de la mobilisation sont en en complète contradiction avec la stratégie développée depuis de longues années. C’est la fin de l’unanimité. On peut expliquer ce brusque retournement par des causes diverses : une fraction croissante de la classe ouvrière a intégré les valeurs dominantes de la société ; le sentiment nationaliste s’est révélé plus puissant que l’on n’aurait cru... Néanmoins, ce retour en force des positions réformistes que l’on croyait révolues, apparaît à beaucoup comme incompréhensible. Mais, ce qui semble plus choquant encore est le ralliement à l’Union Sacrée. Le discours de Léon Jouhaux, jeune dirigeant syndicaliste révoutionnaire sur la tombe de Jaurès marque les esprits. Il signifie une reconnaissance de l’Etat et de la bourgeoisie et le cautionnement de leur rôle dans le déclenchement de la guerre. Les critiques portent sur diverses décisions engageant la CGT dans la voie de la coopération : · nomination de Jouhaux comme Commissaire National · politique de « présence » · soutien apporté aux ministres socialistes La Confédération est désormais en étroite relation avec un Etat de plus en plus impliqué dans le domaine économique et social. Peu à peu, elle élargit sa réflexion pour préparer la reconstruction économique et la réorganisation sociale d’après-guerre. Enfin la CGT envisage ses rapports avec l’Etat en termes de négociation et non plus d’affrontement. Face à l’orientation réformiste développée par la direction se manifeste une opposition dans le prolongement de l’internationalisme ouvrier.
En 1914, les militants qui mettent en cause la position officielle de la Confédération ne sont encore qu’une poignée : quelques anarchistes, quelques socialistes et surtout de nombreux SR proches de l’équipe de « la Vie Ouvrière ». Ce courant reste minoritaire, il est d’abord très isolé et ne se manifeste que par des actions ponctuelles. Cependant au fur et à mesure que la guerre se prolonge, la tendance minoritaire s’étoffe et cherche à canaliser le malaise ressenti face aux horreurs du front et à la dégradation des conditions de vie. Les interventions en faveur de la paix accentuent l’opposition à la politique confédérale. 1917 marque une étape importante : l’année est marquée par l’annonce de la révolution russe.
Sous la pression ainsi exercée se produisent des reclassements : un certain nombre d’opposants se rallient à la direction confédérale. Majoritaires et minoritaires font taire momentanément leurs différends : au Congrès de Clermont-Ferrand de 1917, ils se mettent d’accord sur un texte de compromis qui reconnaît à la fois les principes de paix de Wilson et le rôle moteur de la révolution russe. On peut expliquer cette pause dans le conflit qui oppose les deux tendances par un sursaut nationaliste de solidarité face aux périls qui s’accentuent en cette fin de guerre. Malgré ce rapprochement momentané, un lourd contentieux subsiste entre majoritaires et minoritaires qui va peser lourdement sur l’avenir. En marche vers la scission de 1921 Après la guerre, l’opposition réapparaît au grand jour et se durcit : du côté des majoritaires, l’inflexion réformiste est accentuée : acceptation des conditions de paix au nom du réformisme ; du côté des minoritaires, la critique des orientations de la direction s’organise autour de Monatte et de la « Vie Ouvrière » qui leur sert de tribune. Les camarades remettent en cause publiquement le syndicalisme de « présence » . Mais c’est surtout l’attitude pendant la guerre et le soutien à l’Union Sacrée qui sont dénoncés. Leur réserve sur cette question est symbolisée par la formule : « Nous ne voulons ni pardonner, ni oublier ». Avec le retour à la paix, le réflexe nationaliste ne joue plus. Dès le Congrès de Lyon, l’opposition, se manifeste de nouveau avec vigueur. Les minoritaires ont désormais reconstitué leurs forces. Ils restent cependant désorganisés.
Plusieurs éléments vont contribuer à renforcer l’opposition : Les grèves de 1920 accentuent la cassure interne de la CGT. Au départ, l’initiative provient des Cheminots qui viennent de doter leur Fédération d’une direction minoritaire et se montrent très actifs. Ils appellent à la grève générale et revendiquent notamment la nationalisation des chemins de fer. La CGT est très réservée sur ce mouvement mais elle ne peut que le soutenir. Or cette grève aboutit à un échec. Insuffisamment préparée, elle se heurte à l’inflexibilité de l’Etat et des compagnies de chemin de fer. La mobilisation est assez bonne chez les cheminots et quelques autres fédérations.
L’objectif de désorganisation sociale est donc manqué et la reprise du travail s’accompagne d’une répression féroce. C’est un coup fatal pour la combativité ouvrière comme l’atteste la diminution spectaculaire du nombre de grèves dès juin 1920. · La situation internationale contribue également à détériorer la situation. A la fin de l’année 1919, la question de la création d’une internationale syndicale révolutionnaire est débattue lors du premier congrès panrusse des syndicats.
La perspective est également débattue au IIème congrès de l’IC de 1920. Rappelons qu’à ce congrès de nombreuses délégations syndicales sont présentes, certaines apportant même leur adhésion à l’IC. C’est le cas par exemple de la CNT espagnole ou de l’USI italienne. Mais il apparaît rapidement que la plupart des organisations syndicales tiennent à leur indépendance et que la majorité ne désirent pas adhérer à l’Internationale Communiste. La création des Comités Syndicalistes révolutionnaires peut aussi être perçue comme un soutien à la vague révolutionnaire russe, embryons d’une section française de l’Internationale Communiste et celà avant même le Congrès de Tours. Les relations avec les révolutionnaires russes posent problème. Les majoritaires soulignent que l’adhésion à l’IC doit respecter 21 conditions requises.
Une des conditions fait en effet obligation aux partis de créer dans les syndicats des noyaux afin de sensibiliser les travailleurs au communisme. Une autre entorse à l’autonomie des syndicats est le lien organique qui existe entre l’Internationale Communiste et l’Internationale Syndicaliste Rouge qui vient d’être créée pour regrouper les différents syndicats révolutionnaires. Il faut toutefois modérer cette vision de mise sous tutelle en 1920 des syndicats par les bolcheviks, ceux-ci en effet concèdent aux SR de nombreux pays la plupart des postes dont le secrétariat général de l’ISR (le Profintern). Au final, chaque tendance va invoquer la « Charte d’Amiens » qu’elle interprètera dans le sens de ses intérêts. Il faut noter que persiste un important attachement à l’indépendance du syndicat, nul n’ose en 1920 critiquer l’autonomie du syndicat « la seule véritable organisation de classe ». Pourtant, les tensions qui vont en s’accroissant ont un processus qui aboutira à la scission : · Le Congrès d’Orléans de septembre 1920 marquait une progression des minoritaires, ainsi sont généralisés les Comités Syndicalistes Révolutionnaires. Les CSR ont vocation de recevoir les adhésions des syndicats minoritaires. · Au CCN de novembre 1920, les majoritaires réagissent contre cette manifestation « d’indiscipline » et dénoncent les adhésions aux CSR comme un acte « d’hostilité » et de « scission morale ». Par conséquent, la CGT « s’inclinera » devant les exclusions que prononceraient ses Fédérations et ses Unions. En fait l’arme de l’exclusion apparaît impopulaire et ne peut empêcher les minoritaires de progresser rapidement. Ils conquièrent d’importants bastions et l’écart avec les majoritaires se réduit fortement. · Le Congrès de Lille de 1921 est avancé de deux mois sur la date prévue par crainte d’une victoire des révolutionnaires. La question de l’affiliation internationale se pose alors. Un CCN de février 1921 avait déclaré illégale toute adhésion à l’ISR. Cependant l’épreuve de force est évitée : depuis février, les CSR ont décidé d’ajourner leur affiliation car au sein des CSR, les anarchistes "syndicalistes purs" ont repris du pouvoir et l’ISR a malheureusement clarifié ses positions concernant l’articulation syndicat- parti et réaffirmé le rôle d’avant-garde du parti face à l’organisation de classe.
A propos des exclusions, la majorité se montre extrêmement discrète pour ne pas aviver le s tensions. Dans ces conditions ils parviennent à éviter la rupture face à une minorité divisée entre composantes anarchiste et communiste. Ces deux sensibilités s’accordent dans leur opposition commune mais ont plus de mal à se mettre d’accord sur une programmation commune. · Au CCN de septembre 1921, la majorité confortée de justesse au Congrès, reprend l’offensive. Elle avalise les premières décisions d’exclusion. Le mécanisme d’exclusion par les Fédé et UD est ainsi enclenché. Menacés de démantèlement, le s minoritaires contre-attaquent en convoquant un Congrès extraordinaire du 22 au 24 décembre. Cette initiative est dénoncée par les majoritaires comme un nouvel acte d’indiscipline menant à la scission. Et en effet celle -ci est alors décidée malgré de nombreuses résistances chez les minoritaires : une nouvelle Confédération se constitue. Pourquoi cette scission ? Intervenant bien peu de temps après la terrible secousse occasionnée par la guerre, cette scission créée un traumatisme profond. Les protagonistes se sont accusés mutuellement de cette scission : · Pour les majoritaires, les véritables responsables sont les syndicalistes révolutionnaires communistes. Invoquant la « charte d’Amiens », ils dénoncent la dérive du Parti Socialiste. Ils lui opposent le syndicat. Décidés à se débarrasser des communistes, les majoritaires disposaient de l’arme de l’exclusion. Mais cette mesure extrême était mal vue et difficile à mettre en œuvre : en raison de la centralisation, la CGT avait peu de prise sur ses organisations de base qu’elle connaissait mal.
Un autre moyen était de pousser les opposants au départ volontaire. C’est ce qui a été tenté à propos de l’affiliation à l’ISR mais n’a pu alors aboutir. C’est également la conclusion inévitable du processus d’exclusion que la CGT cautionne. En laissant faire ses Fédé et ses UD, elle n’a plus qu’à attendre que les minoritaires prennent l’initiative de la rupture. Du côté des minoritaires, anciens syndicalistes révolutionnaires, les opinions sont diverses : le groupe de la « Vie Ouvrière » se qualifie de « syndicaliste communiste » car il reste fidèle au syndicalisme révolutionnaire. Ils restent aussi très attachés à l’indépendance du syndicalisme et sont méfiants envers l’appareil politique. Mais ils se sont opposés à une scission prématurée, qui a fait le jeu des chapelles politiques réformistes et anarchistes. Certains ont préfèré préserver l’unité de leur syndicat, et rester adhérents à la CGT et lutter à l’intérieur contre l’influence réformiste. - Les « communistes internationalistes » sont des syndicalistes qui suivent les mots d’ordre de l’ISR puis se rapprochent progressivement de l’IC. Conformément aux directives de ces instances, ils sont également opposés à l’idée de scission. Celle -ci laisserait en effet les masses sous le contrôle des seuls réformistes et affaiblirait la minorité.
Du côté du PC, la tendance, est aussi au maintien de l’unité syndicale. Les « syndicalistes purs », ou futurs anarcho-syndicalistes, groupés autour de Pierre Besnard et du Pacte : ils se démarquent des précédents par leur refus de suivre l’Internationale et de subir sa tutelle (vieille querelle anarchisme-marxisme). Certains continuent de se réclamer du syndicalisme révolutionnaire, mais vu sous un angle uniquement idéologique. Ce groupe revendique l’autonomie syndicale à la fois dans le parti et dans les CSR. Certains d’entre eux jouent de leur double appartenance et cela leur assure une influence considérable. Ils se rallient à l’idée d’une scission inévitable et en sont la cause principale. Les anarchistes sont peu nombreux et très divisés. Ils sont peu formés et peu organisés. Le mouvement d’exclusion les oriente plus nettement en faveur de la scission. Ils seront nombreux à choisir l’autonomie et à refuser le clivage CGT-CGTU, ce refus ne sera toutefois pas théorisé dans le cadre de l’indépendance de classe. Il semble donc qu’en se rapprochant les syndicalistes purs et les anarchistes aient poussé dans le sens de la scission face à des réformistes trop heureux de rejeter la faute sur les révolutionnaires. Au-delà de la recherche des responsabilités immédiates, on voit que les ferments de division existaient depuis longtemps et qu’à partir de 1920 le processus menant à la scission s’est enclenché de façon mécanique. Chaque mesure adoptée par une tendance entraînait automatiquement la riposte de l’autre. On peut rechercher les causes profondes de cet enchaînement. Pourquoi l’affrontement a-t-il été alors si violent alors que les désaccords antérieurs n’avaient pas été jusqu’à la rupture ? En effet, la Confédération a autorisé la liberté d’opinion. Ce droit à la critique a été souvent source de tensions.
C’est ainsi que dans le passé, se sont constitués des groupes d’affinité. On peut citer : · le Comité d’Union syndicaliste, · le Comité de Vigilance et d’Action révolutionnaire, · le groupe de la « Vie Ouvrière » qui joue un rôle d’avant-garde syndicaliste. Il y a même eu des scissions ponctuelles et création de syndicats dissidents. Mais jamais les mouvements séparatistes n’avaient pris une telle ampleur. La direction confédérale était arrivée à préserver l’unité. Cette fois, il n’a plus été possible de maintenir la cohésion. On peut se demander ce qui a déclenché un processus inéluctable de rupture : ·on peut situer le point de départ au moment de la révolution russe. Selon cette thèse, l’échec des grèves de 1920 et l’expérience de la Russie Bolchévique auraient marqué durablement le mouvement syndicaliste révolutionnaire français qui, face à ce reflux n’a trouvé refuge que dans des solutions partisanes. La guerre et l’Union Sacrée n’auraient été qu’une « parenthèse » dans l’histoire du mouvement ouvrier français. · A la lumière de travaux ultérieurs, le caractère politique de la scission a été confirmé. Néanmoins, en bons matérialistes, il apparaît que la Grande Guerre a joué un rôle décisif en provoquant une cassure irrémédiable : La guerre a été un facteur de transformations économiques mais aussi morales. Au plan économique, de nouveaux secteurs industriels se sont développés et inversement certaines professions ont été marginalisées. Le paysage industriel s’est aussi modifié selon la localisation par rapport au front et les commodités de transport. Cette évolution a eu pour effet la constitution d’une nouvelle classe ouvrière et la mise en œuvre de nouvelles pratiques sociales.
La guerre a mis en évidence la montée en puissance des réformistes. Pour la première fois la doctrine officielle a été remise en cause par des opposants qui ont imposé un point de vue contradictoire. Dans le contexte d’agitation sociale d’après guerre, la nouvelle orientation des réformistes se heurte aux pratiques d’affrontement et de luttes. La guerre a, de plus, suscité surtout une crise d’ordre moral. Si on peut admettre des opinions différentes, il semble intolérable que soient remises en cause les valeurs ouvrières et militantes. La CGT d’avant 1914 reposait en effet sur une grande exigence d’éthique. A l’opposé, étaient dénoncés les vices contredisant cette morale. La guerre a renforcé ce clivage en mettant en valeur auprès des jeunes générations, les sacrifices des combattants et en stigmatisant à l’inverse les profiteurs. Dans cette optique, l’expérience de la révolution russe est exaltée. C’est également cette attitude morale qui explique la dénonciation virulente de la direction confédérale qui s’est déconsidérée en acceptant la guerre et l’Union sacrée. Ces observations montrent donc que c’est la Grande Guerre qui a été à l’origine de la profonde cassure au sein de la CGT. Au final, le syndicalisme révolutionnaire n’est pas mort en 1920, il s’est transformé : de la rédaction de la Révolution Prolétarienne, qui marquera sa rupture d’avec un PC jugé contre-révolutionnaire et qui flirtera avec le réformisme, des "syndicalistes purs", qui crééront les syndicats "anarcho-syndicalistes" (sic) comme la CGT-SR puis la CNT, tout en reniant au quotidien le principe SR d’unité de classe, des "syndicalistes communistes", qui s’ils trahiront leur histoire et la réécriront,auront réussi à maintenir une culture de classe véritable au sein de la classe ouvrière francophone, des groupes SR, qui réapparaissent au cours du XXème siècle, pour réaffirmer l’"autonomie ouvrière" face au syndicalisme "trade-unioniste".