Les communistes libertaires sont un des courants fondateurs de la Cgt, sur une base anticapitaliste et révolutionnaire. Nous entendons renouveler ce combat, en intégrant les évolutions de la société d'aujourd'hui.
Article paru sur le site Pelloutier.net.
Figures révolutionnaires
A propos d'un livre paru en 1909, Ces messieurs de la CGT, par Guillaume Davranche
En 1909 paraissait, aux éditions Ollendorff, Ces messieurs de la CGT, un livre à visée commerciale, mais qui représente un inestimable témoignage humain sur les syndicalistes révolutionnaires qui animèrent la confédération CGT au début du XXe siècle.
NB : Cet article est paru dans Débattre, n°18 (printemps 2005), la revue de réflexion d'Alternative libertaire
La présente chronique de livre est un peu particulière, puisqu’elle porte sur un ouvrage publié non pas il y a quelques mois, mais il y a presque cent ans, début 1909 exactement, et aujourd’hui quasiment introuvable. Abondamment cité dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français de Jean Maîtron, Ces Messieurs de la CGT (sous-titré Profils révolutionnaires), de Maurice Leclercq et E. Girod de Fléaux est un témoignage rare sur la personnalité et l’action des militant(e)s syndicalistes révolutionnaires du début du XXe siècle.
Maurice Leclercq et E. Girod de Fléaux sont deux affables journalistes bourgeois – je n’ai pu identifier dans quels titres ils officiaient – qui ont mené un assez long travail d’enquête sur les militant(e)s de la CGT, à Paris, en province, et dans plusieurs corporations. “ Les chefs de la Confédération générale du Travail n’ont jamais été présentés au public en tant qu’individus […], écrivent-ils dans la préface. Leurs personnalités sont intéressantes cependant. Ne sont-ils pas, eux tous, les têtes de ce quatrième état dont la poussée inquiète les sociologues et menace de submerger les institutions présentes ; les conducteurs de ces cohortes révolutionnaires qui montent à l’assaut de la société actuelle, […] et dont l’échec n’est point si certain que des gens sérieux ne supputent les chances de triomphe momentané de l’émeute. […] Il y aura encore des grèves générales et des journées sanglantes où la troupe devra faire usage de ses armes. Cela est certain. […] on doit se rendre compte que la lutte ne saurait se terminer que par l’écrasement de l’un des deux camps en présence : ce sera le grand soir, prélude des temps nouveaux, ou une réédition des journées de juin 1848 [1] dont la répression fut sans appel. […] Et il serait chimérique d’espérer une pacification, alors que tout, au contraire, tend à exaspérer cette lutte de classe. […] Les chefs de la Confédération générale du Travail appartiennent dès maintenant à l’histoire. Celle-ci les étiquettera "précurseurs" ou "dangereux illuminés", suivant la tournure que les choses auront prises. ”
Effrayer le bourgeois : telle est donc la motivation des auteurs, qui transparaît dans ces lignes. Et l’opération commerciale intervient à point nommé. La France a depuis quelques années les yeux rivés sur la montée de cette force nouvelle, devenue l’épicentre des grèves, manifestations et autres émeutes : la CGT. De la tentative de grève générale de 1906, pour l’instauration de la journée de huit heures, aux émeutes de Villeneuve-Saint-Georges en juillet 1908 – la rédaction du livre se fait alors que Pouget et Griffuelhes sont en prison pour ce motif –, en passant par la grève de l’électricité en 1907 qui a plongé Paris dans le noir, la CGT a épouvanté les beaux quartiers et réveillé le spectre de la Commune de 1871.
Vingt-et-un portraits
Maurice Leclercq et E. Girod de Fléaux sont certes hostiles au syndicalisme, mais leur travail
Victor Griffuelhes
témoigne d’une vraie analyse politique et humaine, qui s’efforce de démystifier la dangerosité de la CGT, et d’en déceler les failles – notamment en forçant le trait sur le heurt des ambitions personnelles des “ chefs syndicalistes ”, leurs travers velléitaires ou leur penchant supposé à se laisser corrompre.
Ces Messieurs de la CGT est divisé en deux parties. La première, “ Vie et psychologie des meneurs de la CGT ”, est faite d’hypothèses et de considérations générales sur les animateurs syndicalistes. La seconde, la plus longue, s’intitule “ Leurs personnes et leurs exploits ”, et brosse 21 portraits de figures militantes : vingt hommes et une femme.
En comparant les “ leaders d’hier ”, révolutionnaires de 1789 ou de 1848 (comme Blanqui [2] par exemple), qu’ils qualifient d’“ individualités exaspérées ” (p. 9), à ces militants d’un type nouveau, les deux observateurs estiment que les seconds ont ceci de nouveau qu’ils sont avant tout “ une émanation, le produit moral de leur parti ” (p. 11). Et ils y voient le principal danger, puisque leur élimination ne suffirait pas à entraver la marche en avant du syndicalisme, celui-ci engendrerait aussitôt leurs remplaçants.
Nos deux enquêteurs constatent ensuite que si, dans le socialisme parlementaire, “ les ouvriers qui parvinrent jusqu’aux hautes situations du parti sont une infime minorité, ceux-ci restent honnêtement en majorité à la Confédération générale du travail ” (p. 15). Hormis Émile Pouget (fils de notaire) ou Pierre Monatte (ancien professeur), la direction confédérale ne compte guère de “ déclassés ”, passé du camp de la bourgeoisie à celui du prolétariat, mais principalement d’anciens travailleurs manuels.
Dans la ruche de la Bourse du Travail
Deux chapitres sont ensuite particulièrement passionnants, “ Comment on devient secrétaire de syndicat ” (rédigé dans un style comparant l’organisation de la CGT à celle d’une armée), et “ La journée d’un meneur ”. “ Pour voir les chefs des troupes révolutionnaires dans leur toute-puissance, c’est à la Bourse du Travail qu’il faut aller […]. Alors, leur journée de travail finie, les syndiqués viennent à la Bourse, et c’est dans tout l’immeuble municipal des allées et venues continuelles, le bourdonnement d’une ruche […]. Coup d’œil pittoresque que donnent alors autant d’ouvriers aux costumes de travail, se pressant dans tous les couloirs, dans tous les escaliers. Les conversations fusent, on entend des éclats de voix. Toutes les corporations sont confondues ; la cotte bleue de l’électricien côtoie le large pantalon de velours du terrassier et la ceinture rouge du paveur. ” (p. 20-21)
Albert Lévy
Difficile pour un “ candidat meneur ”, d’après l’expression des auteurs, d’émerger de cette masse. “ C’est alors la nécessité de se signaler […] par quelque action méritoire particulière ; entendez par quelque sabotage ou par quelque violence, car les grèves sont ici la seule occasion possible à des gestes d’éclat. Pour avoir débauché une équipe, participé à l’organisation des patrouilles de surveillance contre les "renards", les "sarrasins" ou les "jaunes" […] ou encore en se distinguant dans les réunions corporatives de la section par des violences plus grandes de langage et des théories antimilitaristes plus exacerbées, le candidat meneur arrivera d’abord à se poser définitivement comme tel. Dans les réunions, on le nommera au bureau. Premier échelon où il continuera à se faire remarquer sans relâche par ses discours et par ses actes. ” (p. 23). Les auteurs décrivent ensuite une progression de carrière dans l’appareil toute faite d’intrigues et de coups bas. Ils donnent ainsi la clef de leur thèse centrale : les ambitions personnelles des uns et des autres seront le meilleur moyen de neutraliser la CGT.
La journée d’un meneur
Dans “ La journée d’un meneur ”, le livre brosse un portrait type du responsable CGT. “ Il vit en famille, quelque part, dans le Xe ou le XIe arrondissement [de Paris] presque tous, là où commence le populeux quartier de Belleville, dans des maisons d’ouvriers ou de contremaîtres. Ainsi sont-ils à proximité de la Bourse et de la Maison des fédérations [3] pour leur service, tout
Merrheim
en restant dans un milieu peuple, comme les convenances l’exigent d’eux. D’aucuns, qui sont garçons, vivent seuls. Et ceux-là, quand la police entend les arrêter, ce n’est pas chez eux mais à d’autres adresses connues, qu’elle les va chercher. ” (p. 30).
Et c’est entre la Bourse du Travail et l’immeuble confédéral que les responsables syndicaux partagent leur temps. Le matin à la Bourse du Travail, à l’administration du syndicat ou du bureau de placement gratuit. Puis rue de la Grange-aux-Belles (“ Tous les jours, de dix heures et demie à midi, la vie syndicaliste est concentrée dans l’immeuble de la Confédération générale du travail. ”). Puis dans diverses activités, réunions de quartiers, etc. Puis “ le coup de quatre heures les ramène tous à la Bourse du Travail. […] Pouget, Griffuelhes, Lévy […] abandonnent alors leurs bureaux de la Confédération pour venir se frotter à ce mouvement général. […] Et tout ce monde ne quitte guère la Bourse avant six ou sept heures. Si le meneur peut […] déjeuner tranquillement en famille, son repas du soir doit être plus hâtif. Il sait que dans les meetings et les réunions de la soirée on l’attend. […] Et, le repas sitôt fini, le voici parti pour L’Égalitaire de Montmartre, La Coopérative d’Asnières ou la Porte de Vanves ; trop heureux, si ce n’est qu’à la Bourse ou au Tivoli Waux-Hall ! Alors c’est la réunion publique ordinaire : les grands gestes, les larges éclats de voix, les coups de poing sur la table, les "serrons les coudes ! " lancés à pleins poumons, les "crimes du patronat" dénoncés par notre orateur, les "mensonges de la presse bourgeoise" qu’il anathémise férocement, tandis que les autres rédigent en catimini l’ordre du jour qu’il convient de faire voter à la fin, dans un charivari plus ou moins intense. ” (p. 33-35).
Les “ grands chefs ”
Le lecteur est à ce moment amené à s’interroger : “ Quoi, dira le lecteur, n’est-ce que cela ; et alors comment ces gens peuvent-ils constituer le redoutable péril social dont on nous
Georges Yvetot
menace ? ” (p. 36) Le chapitre “ La stratégie des grands chefs ” (Griffuelhes, Pouget, Merrheim, Yvetot, Lévy Luquet…) est là pour répondre à cette question.
Et pour ce faire, nos enquêteurs poussent la portail de l’immeuble confédéral, rue de la Grange-aux-Belles, sur lequel on apprend que se balançait à l’époque un écriteau : “ Ici, il y a des pièges à mouchards ! ”
Mais il n’est pas aisé d’obtenir une interview d’un dirigeant de la CGT ! “ Seule une carte d’adhérent au syndicat des reporters professionnels constitué depuis peu à la Bourse du Travail pourra lui servir de "sésame, ouvre-toi !" Ce syndicat a été un moyen ingénieux imaginé par les meneurs pour frapper d’une cotisation forcée, à leur profit, les journaux les plus bourgeois même. Douze francs par an, c’est le prix du droit à l’interview. ” (p. 38). Un sympathique racket dont on espère qu’il n’est pas simplement le produit de l’imagination des auteurs ! Leclercq et Girod de Fléaux se montrent en effet, dans ce chapitre, des plus spéculatifs ! Qu’on en juge par la façon dont ils s’épanchent sur le travail des “ grands chefs ”, dont ils retiennent essentiellement deux aspects.
En premier lieu la préméditation de “ ces grèves qui éclateront à l’improviste, bien que combinées de longue main ”. (p. 39). Et d’en détailler la méthode : “ Les mineurs de cette région étant en grève, on s’inquiétera, par exemple, de trouver dans leur voisinage, la corporation de verriers ou de métallurgistes dont la grève, parallèle mais indépendante, suscitée à point, permettra de généraliser et de prolonger l’agitation dans la contrée. Ce choix fait, il reste à provoquer la grève […]. Pour cela, la CGT possède, dressée sur les documents fournis par tous les syndicats adhérents, l’échelle comparative des salaires payés pour les mêmes travaux dans toutes les usines de chaque profession. Munis de ce document, les délégués […] auront tôt fait de soulever les travailleurs choisis, en leur représentant qu’on les vole : puisqu’à 200 lieues de là, à telle usine, en tel pays, pour un même labeur, leurs camarades sont payés 10 centimes plus cher […]. ” (p. 40).
En second lieu, le travail des “ grands chefs ” consiste en des “ travaux de plume ” pour la presse syndicale, socialiste ou bourgeoise. Il s’agit essentiellement de La Voix du Peuple, l’organe officiel de la CGT, fondé par Pouget en 1901, et du Mouvement socialiste où les
Alexandre Luquet
Griffuelhes, Merrheim, Lévy, publient de “ doctes études […] à côté des p. de M. Georges Sorel [4] sur la violence, cet évangile nouveau du syndicalisme révolutionnaire ”. (p. 41) Mais il s’agit également de la presse bourgeoise, dont il n’est pas rare qu’elle publie des “ tribunes ” des dirigeants de la CGT, et nos deux journalistes d’expliquer : “ En notre temps d’information à outrance, les seules choses qui existent pour le public sont celles dont parlent les journaux. Et plus que toute autre organisation, la CGT a besoin de cette réclame, son crédit reposant surtout sur la frayeur qu’elle inspire aux bourgeois. ” (p. 40).
Dans le chapitre “ Leurs grands congrès ”, Leclercq et Girod de Fléaux notent qu’à l’inverse des congrès de socialistes parlementaires, les clivages se font davantage sur des idées que sur des personnes : “ Chez ces [socialistes] parlementaires, les compétitions individuelles conservent une place que la Confédération générale du travail ignore. ” (p. 48) On peut apprécier dans le livre la pertinence des observations, et relever quelques anecdotes pittoresques au sujet de la couverture médiatique des congrès. Ainsi on apprend qu’il n’est pas rare qu’avant la date des débats, des congressistes se rendent “ dans les salles de rédaction hostiles, se proposant comme correspondant occasionnel pour rendre compte des travaux du congrès. […] "Comprenez : si vous envoyez quelqu’un, ça vous coûtera plus cher, et venant de chez vous on ne le laissera pas entrer ; tandis que moi…" Parfois le journal visité se laisse convaincre et le révolutionnaire accommodant y gagnera ce qui était le seul objet de son zèle : un permis de chemin de fer gratuit en première, et quelques louis de “ lignes ”, qui diminueront d’autant ses frais d’hôtel. […] Grâce à lui, un journal bourgeois de plus rendra compte des délibérations, en détail, et dans la note qu’il faut. ” (p. 48-49).
“ Envoyés spéciaux ”
Le chapitre “ Missi Dominici [5] ” nous en apprend de nouveau sur quelques pratiques intéressantes : “ Une grève éclate-t-elle, qui présente quelque importance régionale et à laquelle la CGT est intéressée […] ? Vite, un orateur du comité confédéral est dépêché sur les lieux, pour porter la bonne parole et attiser la grève. […] Comme chef de la confédération,
Amédée Bousquet
Griffuelhes tenait le record de ces voyages. […] Après lui, ce sont : Luquet, Pouget, Yvetot, Bousquet, Lévy et Merrheim qui marchèrent le plus. ” (p. 51). On apprend de nouveau que la débrouille est monnaie courante pour payer le train du délégué. “ Avec le soin de l’agitation, il assume un service de dépêches sur “ sa grève ” au journal ami, L’Humanité. Tous ceux-là qui voyagent le plus souvent, possèdent à l’état permanent des cartes de réduction télégraphique pour ce journal qui parfois, à ce titre très logique, leur procure aussi des permis. ” (p. 52)
Les deux journalistes apportent une information éclairante sur le statut de symbole du prolétariat que la CGT a acquis à cette époque. Selon eux, le délégué envoyé sur une grève a un rôle d’envergure, “ par la position qu’il occupe et le choc de l’ennemi qu’il subira le premier, [il] est susceptible d’influencer, par sa conduite, toute la suite de la campagne. […] sa venue a été connue par dépêche ; les journaux l’ont annoncé à l’avance. Des grévistes l’ont été cherché en cortège à la gare et c’est à leur tête, à côté de leur chef syndical, qu’il s’est rendu tout d’abord à la salle de grève pour y faire, dès le premier moment, un beau discours […]. Le missi dominici commencera par apporter aux grévistes "l’assurance de la solidarité ouvrière" et des sympathies du Paris ouvrier […]. ” (p. 54).
Le livre observe également que “ l’agitateur venu de Paris ne craindra pas de préconiser les cortèges dans la rue, d’y figurer lui-même et de prêcher la violence. Autant qu’il y participe, […] on peut être sûr que ces manifestations ne seront jamais très graves. Mais qu’elles aient lieu en son absence, […] il ne faut plus répondre de rien. Toutes les collisions sont possibles ; et si quelqu’une arrive, ce n’est plus que les grévistes auront dépassé le mot d’ordre qu’il leur donnait dans les réunions, mais bien que lui n’aura plus été là pour les empêcher de le réaliser. ” (p. 56). Une ligne que l’on pourrait qualifier de “ gauchiste ” en somme, même s’il faut prendre ces assertions de nos deux journalistes bourgeois avec toute la prudence de rigueur.
Derrière les barreaux
Car les militant(e)s de la CGT on bien payé de leur personne, passant plus qu’à leur tour par la case tribunaux et prisons, comme le reconnaissent Leclercq et Girod de Fléaux. Dans le chapitre “ La tribune et le risque de la cour d’assises ”, ils analysent la façon dont la CGT utilise les “ affaires ” dont elle est le centre pour porter un message révolutionnaire. “ Sont-ils plusieurs poursuivis à la fois pour délit d’opinion, une affiche antimilitariste par exemple […] ? Leur défense prend aussitôt l’allure épique d’un réquisitoire contre la société. Des témoins défilent, qui n’ont rien à voir avec l’affaire, mais sur lesquels on compte pour émouvoir MM. les jurés. […] Soigneusement, […] la salle est toujours garnie d’avance de "compagnons" prêts à applaudir au bon moment, alors qu’il convient. Et nous n’entendons parler ici que des procès de doctrine. Ceux se rapportant à des faits de grève sont pour l’ordinaire, plus agités encore. On fait alors défiler à la barre les parents et les amis des victime, s’il y en a eu. ” (p. 62) Les deux auteurs y voient aussi une façon de mesurer la détermination des militants : “ La Cour d’assises, pour la sincérité des meneurs révolutionnaires, peut être comparée à l’épreuve du feu des hérésiarques d’autrefois. ”
Un dernier chapitre, “ Leur examen de conscience ”, fait des hypothèses sur les pensées des “ grands chefs ”, alors qu’ils sont contraints à des “ loisirs forcés ” en prison, au moment où Leclercq et Girod de Fléaux mettent la dernière main à la leur ouvrage. Nul n’ignore que Pouget, Griffuelhes et Yvetot sous les verrous, Monatte en fuite, la responsabilité d’orchestrer la vie confédérale incombe quelques “ lieutenants ”, réformistes ou révolutionnaires, qui ne manqueront pas de se disputent la préséance.
Nos deux journalistes imaginent un Pouget toujours ardent, convaincu que “ avec la poussée de nos 500 000 adhérents derrière eux, […] la machine est lancée, la vitesse acquise, nous sommes certains que le mouvement continuera, que nos lieutenants sachent entraîner leurs
Emile Pouget
troupes ou qu’ils se laissent conduire par elles. […] Et ainsi en ira-t-il jusqu’à ce qu’à force de marcher, ils se trouvent brusquement mis en présence de l’obligation de tenter le grand coup. ” (p. 70). Ils estiment qu’au contraire d’un Pouget idéaliste et bardé d’esprit positif, Griffuelhes, l’homme d’appareil, doit nourrir quelques soucis au sujet de la “ relève ”. “ Je ne veux penser de mal d’aucun de nos collègues. Ce sont d’excellents garçons qui nous aident avec dévouement […]. Mais ils sont trop hommes de premier mouvement. Ils manquent de tactique. Combien de fois ne les ai-je point vu vouloir tout casser pour une petite difficulté rencontrée en cours de route ! […] ils risquent d’avoir des gestes trop vifs, ou trop brusques. Ils amèneront des scissions, et vont nous mettre dans des situations inextricables. Espérons que cela n’arrivera pas, car il serait vraiment dommage qu’ils viennent compromettre la moindre partie d’une œuvre qui nous a demandé dix ans d’effort. ” (p. 72-73)
Déclin du syndicalisme révolutionnaire
Les deux auteurs manquaient de perspicacité sur ce dernier point, car la suite des événements sera sans guère de rapport avec les réflexions qu’ils imputaient dans un sens à Pouget, dans l’autre à Griffuelhes. Le caractère des militants qui devaient leur succéder n’est pas en cause dans le déclin du syndicalisme révolutionnaire qui s’annonçait. Mais bien davantage les retournements politiques inattendus des uns et des autres entre 1909 et 1914.
L’emprisonnement des “ grands chefs ” allait donner l’occasion à certains syndicalistes de tenter un véritable putsch pour chasser les révolutionnaires de la direction confédérale. Qui étaient ces vaillants militants ? Pour certains, des réformistes téléguidés par la SFIO. Pour d’autres, des éléments instrumentalisés (Albert Lévy) voire corrompus (Jean Latapie) par le ministère de l’Intérieur. À l’occasion du congrès de Marseille, en octobre 1908, ceux-ci lanceront une véritable cabale contre Griffuelhes, l’accusant ouvertement de détournement de fonds dans l’affaire de l’achat d’un local confédéral.
Néanmoins, contre toute attente, le congrès de Marseille allait largement reconduire les thèses du syndicalisme révolutionnaire, aussi bien sur les questions d’orientation (par exemple la nécessité de la propagande antimilitariste et de la grève générale contre la guerre) que sur les questions d’organisation (maintien du vote par syndicat et non par adhérent, et nécessité de transformer les fédérations de métiers en fédérations d’industries).
Les congrès suivants lavèrent d’ailleurs Griffuelhes de tout soupçon. Néanmoins, le mal était fait, la crise de confiance installée, et le 2 février 1909, lassé des attaques personnelles, Victor Griffuelhes démissionnait, bientôt suivi d’autres militants prestigieux, comme Pouget et Pataud.
Après un court interlude, de février à juillet 1909, durant lequel le réformiste Louis Niel occupera le poste de secrétaire général de la CGT, c’est un anarchiste d’une trentaine d’années, Léon Jouhaux, qui sera élu à ce poste. Une génération s’effaçait, une autre s’affirmait, sur fond d’érosion du syndicalisme révolutionnaire. Ces Messieurs de la CGT, qui constitue un témoignage précieux, se situe à cette période charnière.
Guillaume Davranche
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1 La révolution de février 1848 instaura une IIe République riche des promesses d’un monde meilleur… et consacra le pouvoir de la bourgeoisie. En juin 1848, une insurrection ouvrière prétendit terminer la révolution et instaurer une république sociale. Le nouveau régime écrasa l’insurrection dans le sang.
2 Auguste Blanqui (1805-1881), grand révolutionnaire français de tendance socialiste autoritaire. Il pensait que la révolution pouvait être le fait d’un petit groupe déterminé opérant un coup d’État, instaurant une dictature révolutionnaire et réalisant le socialisme à coup de décrets.
3 Il s’agit de l’immeuble confédéral, rue de la Grange-aux-Belles.
4 Georges Sorel était un essayiste socialiste, qu’on pourrait qualifier de “ compagnon de route ” de la CGT. Il est notamment l’auteur des Réflexions sur la violence et a théorisé que la grève générale jouait pour le prolétariat et le syndicalisme un rôle de “ mythe social ” utile. Il méprisait les socialistes parlementaires contre lesquels il a écrit La Décomposition du marxisme. Griffuelhes se méfiait de cet intellectuel qui mythifiait trop la CGT à son goût.
5 Sous Charlemagne, les Missi Dominici (“ envoyés du maître ” en latin) étaient les agents de l’empereur auprès des grands féodaux locaux. Leur rôle de liaison était indispensable à la cohésion des différentes provinces de l’empire.